Ce qui manque

IMG_2345Un petit mot sur un ton un peu différent. Sans doute devrais-je m’attaquer au boulot à faire qui s’entasse dans un coin de ma tête, mais en fait non, je tape des vieilleries au propre. Alors voilà un petit texte écrit à la main lors de notre arrivée à Lima, début septembre, lorsque nous n’avions pas encore récupéré notre précieux « ordinateur de secours » (merci encore les zamigos). 

« Il y a le quotidien. Les journées qui commencent tôt, l’éternelle confiture de fraise, les langues qui se mélangent comme les pièces de monnaie. Il y a cet énième dortoir, ce nouveau lit que j’ai adopté il y a quelques heures. Il y a mon sac à dos si sale qu’il a fait froncer le nez à l’agent de contrôle de l’aéroport, parmi les valises parfaitement compartimentées de mes voisins américains.

Il y a tout ça et puis il y a ce qui manque. Le but n’est pas de soupirer « ah ça oui on se ferait bien un petit Saint-Félicien ». Pas non plus de rabâcher « voyager c’est cool mais parfois, fiou ». Bien sûr. On le sait. C’est sans doute vieux jeu et terriblement matérialiste mais le vol de notre ordinateur nous a fait réaliser l’importance de nos attaches, en totale itinérance. Je me suis toujours sentie à l’aise partout depuis le départ. Sans l’ordinateur tout près, d’un coup, je n’ai plus eu de chez-moi. Un vélo, une boîte, un livre, une remorque, sans doute, peuvent donner ce sentiment d’attache locale. Notre ordinateur, c’était bien sûr des sous et un outil de travail, dont la majeure partie du contenu a été sauvegardée. C’était aussi tout ce qui a disparu dans la nature du fait de nos certitudes et de notre paresse. Des photos, des textes, des notes. Je n’ai eu envie de rentrer en France que deux fois. Le jour de l’envol de mon sac en fait partie.

Ce petit marasme local – n’y voyez pas une plainte, tout est accepté, et on a bien sûr de quoi relativiser – fait remonter toutes sortes de manques, futiles et inoffensifs. Avoir ses propres chaussons. Le simple bruit du vibreur sur la table. Le générique du 20 heures (mais pas forcément la suite). Le débat intérieur quant au choix du vêtement du jour (sept mois sans robes, c’est un record dans ma vie). Ces voix que l’on aimerait entendre encore. Les épices familiales. Les moules à gâteau. Les « tu es où? J’arrive ». La solitude, aussi. L’éternelle facilité de la vie en France. Les robinets avec mitigeurs. Les pots de miel. Le vieux boucher Boudoudou de Saint-Bruno. Le vélo. Le fait même d’avoir une boîte aux lettres.

Là, vous vous dites que nous sommes des idiots franchouillards râleurs et reniflards, ébranlés parce que notre stupide écran a disparu. Qu’ils rentrent, qu’ils se taisent.

Mais notre grande promenade, qui dure depuis huit mois maintenant, nous a aussi fait réaliser tout ce qui nous ne manquera jamais, nulle part. Tout ce qu’on ne voudrait pas retrouver. Les lessives inutiles et intempestives, le gâchis commun, les bruits inutiles, le stress. Avant, on dormait mal. Ici, on sombre n’importe où. Je ne me réjouis pas de me retrouver mitraillée par la publicité violente, la surmédiatisation, à qui l’on échappe ici puisqu’on ne fait que passer. Pas envie de retrouver les luttes administratives, les voisins aigris, la tristesse du tram, les prix de la SNCF, l’horizon bas dans les têtes de nos voisins de file d’attente au supermarché.

Alors on rentrera avec plaisir, pour un temps, on mangera du fromage, on coupera nos cheveux, on embrassera tout le monde, on redeviendra invisibles et ça sera très bien.

Mais savoir que juste à côté, infiniment près, des gens traient leurs yacks, accrochent à leurs vestons sombres un pins représentant Kim Jong Il, boivent des boissons gélatineuses et fluorescentes, trient des lentilles, pêchent des truites, sculptent des Buddhas, savoir ça, ça me fait juste soupirer sereinement parce qu’on est si minuscules. Si à ce moment précis, des Birmans jonglent dans la rue, si des Australiens se préparent pour un barbecue au parc, si des Chiliens boivent des bières, si des Turcs préparent leur réveil pour demain, si des pêcheurs préparent leurs appâts, si tout ce petit monde fait tout ça pendant que je pense à eux et que j’ai le tournis, alors tout va bien. Tout va bien pour l’instant. »

13 réponses

  1. Charlène
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    Bravo pour cet article très beau. Je retrouve les sentiments que nous avons parfois pu avoir au cours du voyage. Il est bon d’avoir un chez soi. Mais puisez tout de même bien profondément les forces et la sagesse de ces jours dorés que vous vivez. Le fromage c’est bon, mais la France… pff… c’est si sclérosé… Gros bisous et à bientôt à Lyon, on espère ! :D

    • longscourriers
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      Merci Charlène ! On va profiter de chaque seconde des 2 mois qui restent… C’est encore tellement de temps ! Et dès qu’on passe à Lyon cet hiver on ira boire un pot, je me réjouis !

  2. Odie
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    Et voilà, tu as réussi à me faire pleurer!
    Que d’émotions dis donc!
    On est juste là, vous êtes juste là.

    Nous sommes. C’est déjà pas mal. Dans cette immensité…

    Gros gros bisous ma belle,
    Odie

    PS : cette coupe de cheveux, on ne pourrait pas la faire ensemble, dans un coin de Berlin, en allant voir Auré, avec Matouchka??

    • longscourriers
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      Yeuuuu Odélé ! On est tout près, hein, quand on y pense ?
      Vivement le petit repas « restes de Noël mais vas-y mollo j’ai mal au ventre »… Et pour les cheveux, je tuerai pour retrouver ce sosie d’Eminem, il avait vraiment bien géré :)

  3. Thomas
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    « Tout ce qu’on ne voudrait pas retrouver » qui deviennent « toutes ces choses superficielles auxquelles on ne prête plus attention » une fois rentré.
    Merci pour avoir mis des mots sur des ressentis pendant tout votre voyage.
    Thomas.

    • longscourriers
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      Merci Thomas… En effet, je m’attends à voir certaines choses différemment. On verra :)

  4. Liilly Grenouille
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    Vous avez réussis à me coller la chaire de poule… Bravo, l’émotion est passée !

    • longscourriers
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      Merci Lillly ! Je me réjouis de te rencontrer pour une dégustation de brédalas… (brédélé/breudeuleu… barre la mention inutile)

  5. Anonyme
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    Très beau texte ! On est si petits… Merci de nous faire profiter de votre beau voyage.

  6. suzanne
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    Merci pour ce texte, qui m’a donné la nostalgie du voyage au long court… Je suis de nouveau dans la grisaille française depuis quelques années. C’est sûr qu’ici la vie quotidienne est facile (pour la grande majorité d’entre nous) mais nous sacrifions tellement de notre liberté pour obtenir ce confort!

  7. jmarc
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    Salut ma ptite Sarah
    C le retour proche qui te fait dire ça??
    Tu as du voir dans ton immense galère que même au bout du monde tu as du tomber sur des gens qui t’on aidée…..non??
    je pense que oui, on a tous une partie d’humanité en nous…
    à bientôt

    • longscourriers
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      Ah oui ça c’est clair ! La proportion de vilains et de bonnes âmes est la même partout :)

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