Portraits écossais : « Si je n’arrive pas à mettre mes chaussettes… »

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L’Ecosse c’était bien parce que c’était beau, mais surtout parce que des gens doux à écouter m’ont fait l’honneur d’être là quand je passais. Je n’ai pas pensé à faire une photo souvenir de ces deux messieurs. Mais je vais m’appliquer pour que vous puissiez les imaginer…

Russell. Nous voilà à Dundee, on dépose nos affaires dans un confortable dortoir aux larges lits en bois. A la porte, quelqu’un se bat avec la poignée. Je vais ouvrir, pour libérer notre futur voisin, et je tombe nez à nez avec Russell. Russell dit qu’il a 56 ans, mais en réalité, il en paraît au moins dix de plus. Il me fait tout de suite penser à Robert Badinter – les sourcils, sûrement. « Vous voulez des bananes ? Regardez, j’ai eu toute cette grosse boîte pour seulement un pound ! » On sent tout de suite qu’on va être copains.

Russell est très fort pour tout ce qui concerne les prix. Il les connaît tous. D’ailleurs c’est un peu à cause d’eux qu’il quittera, dans les jours qui suivent notre rencontre, son Écosse natale. C’est trop cher, ici, maintenant, pour lui. Alors Russell a étudié les prix à travers toute l’Europe, pour se choisir un coin où refaire sa vie. Son choix s’est porté sur la Bulgarie. « Parce que c’est là que la farine est la moins chère et vois-tu, j’aime bien faire de la pâtisserie« .

Russell n’est pourtant pas très chargé. « Mais c’est parce que j’ai pris un container !« . Parce qu’il avait besoin de place. Russell a pour dessein d’acheter un petit terrain, dans le sud de la Bulgarie, près de la frontière turque, pour y construire une maison. Avec éolienne et moulin à eau, pour être entièrement indépendant. « J’ai emporté des graines, pour le jardin. J’aimerais bien produire mes propres abricots secs« , annonce-t-il. Vaste programme. Laura et moi sommes admiratives. Nous sommes même inquiètes pour ce vieil homme, abîmé par endroits, qui se lance dans une aventure du genre. Je me dis que c’est quand même moche que son propre pays ne prenne pas soin de lui pour ses vieux jours. Ainsi va la vie. A l’âge de la retraite, Russell devient un émigré.

Le lendemain, Russell prend un « Megabus » pour se rendre à Londres et prendre l’avion. Il n’est pas stressé, il est même relax, il a tellement pris soin de tout préparer, jusqu’aux derniers détails. Il n’est pas très tard mais il ne va pas traîner, il faut qu’il dorme : aujourd’hui, il a dû charger, carton par carton, son container. On ne comprend pas comment, mais visiblement, il l’a fait. Le lendemain matin, d’ailleurs, le corps de Russell est tout endolori. Assis au pied du lit, il ne parvient pas à plier les genoux pour mettre ses chaussettes. Alors, le plus gentiment possible, je lui propose de l’aider. Le vieil homme éclate de rire. « Non, mais non, je vais y arriver : si je ne peux pas mettre mes chaussettes, comment construirai-je une maison ? »

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Feather Kem. C’est un matin sombre à Inverness et on tente de se mettre en selle pour la journée dans un petit coffee shop. Il pleut, il nous reste quelques instants avant d’aller marcher au bord du Loch Ness. Démarrage difficile. Près de nous, un grand mec, entre deux âges, longs cheveux blonds et emmêlés, une plume qui y traîne. D’où le surnom, Feather Kem. Quand on y regarde de plus près, l’homme ressemble vraiment à Brad Pitt. Qui aurait eu une autre vie. Comme il a envie de discuter, on l’invite à notre table et il se met à raconter. Que ce matin, comme il pleut, il s’est dit qu’il pourrait éventuellement ouvrir sa boutique de bijoux. Mais une voisine lui a demandé de lui construire une étable alors il va d’abord commencer par ça. Un jour, Kem a tout plaqué pour s’installer dans la campagne, où il élève des chiens husky, qu’il appelle « ses loups ». « Mais les loups ne répondent pas, alors parfois, je me sens seul« . Il fait tourner la tasse en carton dans ses mains. Il a un petit chapeau d’aviateur en cuir et une chemise en lin, avec un bleu de travail où pendent quelques outils.

Fervent partisan du Oui au référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, il est encore déçu du résultat mais respecte le choix démocratique. « Vous au moins, les Français et les Américains, vous avez su comment faire, à l’époque« , lance-t-il en nous désignant chacune du menton. « Alors que nous… On s’est encore fait avoir !« . Feather Kem est blasé. « C’est à cause des gens du sud, les bourgeois, à Edimbourg… » Il enchaîne ensuite sur les grandes injustices du monde, le lait en poudre Nestlé, Monsanto, tout y passe.

Une jeune femme qui travaille dans le café nous interrompt. « Excusez-nous… On a un petit problème avec un robinet, en vous voyant on s’est dit que vous pourriez peut-être nous aider, comme vous avez un tournevis qui dépasse de la poche… » Kem se lève en un instant et file trafiquer derrière le comptoir. Avant de s’en aller, il revient nous faire ses adieux. Un clin d’oeil, et le voilà disparu.

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Voilà. J’avais envie de parler de ces deux personnages, parmi tant d’autres. Il y a aussi eu Tao et Camille, Bryan, Andy, de Aberdeen, qui rêvait de visiter Discovery, le bateau qui trône à Dundee, l’insipide Sud-Africain qui se plaignait d’avoir « perdu sa dignité d’homme blanc », et puis Laura, bien sûr, qui m’a accompagnée sur les rails écossais.

3 réponses

  1. Laurent
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    Très humaines et très touchantes ces rencontres, c’est un peu « l’âme » du voyage à mon sens ce genre de souvenir. J’avoue que j’aurais aimé en savoir un peu plus sur l’histoire de Russell. Tu en avais déjà parlé brièvement sur Facebook durant le voyage non ? La première description m’avait déjà touché.

    • Sarah Lachhab
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      Merci Laurent ! C’est gentil de ta part. Moi aussi j’aurais aimé en savoir un peu plus… J’ai oublié de faire des photos de lui mais j’ai pris son adresse e-mail (et il nous a assuré qu’il regardait ses mails régulièrement dans les cafés) du coup je prendrai de ses nouvelles d’ici quelques mois… Je vous tiendrai au courant ! :)

  2. […] continuer à parler voyage par le biais des gens croisés, un peu comme je l’ai fait avec ce double-portrait écossais, qui n’est pas un hit en terme de clics mais qui a été un plaisir à […]

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