Sous la roche, le comté

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De la roche. Du gros caillou. Et sous la roche, du fromage. Surprise… J’aime partir pour un endroit nouveau avec une image en tête, et en revenir avec un peu plus de profondeur, la sensation que l’image a grandi, a gagné en netteté et s’est vue enrichie de détails importants qui s’imposent de plus en plus, au premier plan. Il y a un peu plus d’aspérités, de volume. L’image, tu la vois maintenant en 3D. Et tu ne vois plus la même chose.

Parfois c’est même de manière très concrète que l’on découvre des choses insoupçonnées – et ces découvertes nous permettent de tisser des liens mentaux entre deux éléments que l’on pensait bien distincts. Lors de mon week-end dans les Montagnes du Jura avec Vio’Vadrouille, ce parallèle imprévu est né en superposant le calque de notre première soirée, au fort Saint-Antoine, et celui de notre descente dans les tréfonds de la grotte des Faux-Monnayeurs,  24 heures plus tard. Ici et là-bas, nous plongeons dans l’obscurité de la terre et dans l’histoire. Ici et là-bas, nous nous sentons seules et en sécurité dans l’ombre, avec, comme ultime petit plaisir, du comté.

Spéléo et fondue, l’idée de génie de deux moniteurs indépendants

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Non, nous ne sommes pas des blogueuses mode…

C’est un samedi soir pas comme les autres : Violaine et moi, nous nous préparons pour notre rendez-vous avec Guy, un moniteur multi-casquette qui a créé la structure Noa Guides avec son ami Cédric. Je n’ai jamais fait de spéléologie : je ne sais pas trop comment m’habiller, quoi prendre, mais pas de panique, Guy va nous fournir une jolie combinaison digne d’un Super Mario des grottes. Nous le retrouvons près de l’église de Mouthier-Haute-Pierre, tout près du lit de la Loue. Nous nous éloignons du village pour descendre vers la rivière et nous repérons la fameuse grotte des Faux-Monnayeurs. Dans les falaises attenantes, Guy nous montre les traces d’une occupation humaine antérieure : on reconnaît des encoches dans la pierre, traces d’une installation éphémère. La grotte, donc, sert d’abri depuis des générations. J’aime bien les histoires de grottes. Que ce soit les légendes ou les faits historiques… Comme la grotte de la Luire, dans le Vercors, où un hôpital entier a été installé à la hâte durant la guerre. Ces cavités rocheuses font peur aux hommes autant qu’elles les ont aidés…

Jurafromage-8Nous voilà à l’entrée de la grotte, chaussées de bottes et munies d’un casque et d’une lampe frontale. On a l’air de rien, mais qu’importe, on trépigne à l’idée de s’enfoncer dans l’obscurité. Guy nous explique que la grotte est accessible à tous et que lui-même y vient avec ses enfants. Nous ne le remarquons pas tout de suite mais il se met volontairement en retrait : il veut nous faire vivre entièrement la découverte de la grotte, comme si nous étions des villageois du Moyen-Âge… Et nous sommes face à nos propres choix. Je découvre, ce soir-là, que mon instinct de survie n’est pas très développé : j’ai choisi de me faufiler dans une fissure de roche et il a fallu que Violaine me secoue pour que je réalise que non, nous ne pourrons pas passer. Il faut trouver un autre chemin. Pour moi, c’est hyper ludique : j’enfonce mes doigts dans la glaise, je caresse la roche, je lance des petits cris pour entendre ce que ça fait. Je me vois tout à fait installer un openspace préhistorique dans l’entrée de la grotte.

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Jurafromage-10Plus loin, dans la balade, Guy nous invite à nous asseoir sur une grande pierre et nous demande d’éteindre nos lumières. Et là, stupeur : nous sommes plongés dans l’obscurité totale. Si vous y réfléchissez, cela ne nous arrive quasiment jamais. Nous sommes, même la nuit, habitués à une obscurité partielle, à des ombres, des rais de lumière. Là, rien du tout. C’est la fin du monde. Phénomène étonnant : notre mémoire visuelle nous fait croire que nous distinguons les volumes dont nous nous souvenons. Peu à peu, on se rend compte, à l’aide de nos autres sens, de la profondeur de la grotte, on entend, au loin, des gouttelettes tomber dans des flaques…

Nous décidons, un peu plus loin, de remonter par une petite galerie jusqu’à une autre entrée de la grotte pour préparer notre fondue bien méritée. Guy nous propose alors de redescendre vers notre point de départ en rappel, le long d’une falaise d’une trentaine de mètres. Comme dit plus haut, je n’ai pas d’instinct de survie. Je réponds donc : « ok, si tu penses qu’on peut le faire, pourquoi pas… » On se pose à l’entrée de la grotte pendant que le jour tombe et lentement, nous faisons fondre le précieux comté dans le caquelon. Quel régal, après tant d’émotions ! C’est aussi l’occasion d’en apprendre plus, grâce à Guy, sur le Jura et la région. Ca y est, la nuit est tombée, on remballe. Je réalise que nous avons totalement perdu la notion du temps lors de notre découverte de la grotte. Nous avons, littéralement, tout laissé dehors. Et là, soudain, nous nous apprêtions à revenir dans le monde, en nous précipitant dans le vide.Jurafromage-18 Jurafromage-20 Jurafromage-21

Violaine me propose de passer la première. Je suis bien accrochée aux harnais et à la fixation logée dans la paroi de la falaise mais mon pouls s’accélère quand il faut basculer dans le vide, un bout de corde à la main, les deux pieds posés sur le flanc de la falaise. « Au pire, on meurt, hein ». Faire des blagues, penser à autre chose, est le meilleur moyen de dissiper le stress. J’essaye de rassurer Violaine pour oublier que finalement, je ne sais pas du tout dans quoi que je m’engage… Les premiers pas, finalement, sont les plus durs  : je descends, centimètre par centimètre, m’éloignant du visage tout sourire de notre guide. Bon. Ok. M’y voilà. J’aurais presque préféré qu’il fasse jour pour profiter de la vue, mais du coup, j’observe les énormes araignées qui vivent sur la falaise. Je n’ose pas sortir mon appareil photo : ça voudrait dire LÂCHER LA CORDE. Et finalement, j’ai tout de même une once d’instinct de survie. Je dirige le faisceau de ma lampe vers le sol… Dis-donc, c’est haut, quand même. Bon. Un petit saut après l’autre, aidée par la gravité, je me rapproche de la Pachamama. Je n’entends plus Violaine et Guy, je suis tranquille et euphorique, dans ces moments-là, on pense à des tas de trucs…
Jurafromage-24Quelques – longs – instants plus tard, je touche le sol, et là, je crie victoire ! Ivre de joie de retrouver ma stabilité, j’en oublie que nous sommes sur un terrain pentu et je perds l’équilibre sur quelques mètres. Je me raccroche à une branche et souffle un grand coup. Voilà un truc que je ne pensais pas du tout faire en me levant ce matin… Violaine et Guy se lancent à leur tour, pendant que je les encourage d’en bas. C’est vraiment la fête, d’un coup, dans la nuit du Jura. L’euphorie ne nous lâche pas, on savoure cette sensation de s’être (un tout petit peu) dépassées et on explose de rire quand Guy nous confie qu’en général, il ne propose pas la descente en rappel à des débutants. Comme quoi, quand on a confiance…

 

Le récit de Violaine sur ce samedi soir pas comme les autres regorge de jolies photos. Sachez aussi que Guy, que nous remercions chaleureusement, propose également des sorties fondues en canoë, dès le retour des beaux jours… On se garde l’idée pour la prochaine virée dans les Montagnes du Jura !

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Un peu éplorées, mais pas peu fières !

 

Du fromage dans un fort militaire, l’idée de génie de Marcel Petite

IMG_7550Retour dans les années soixante. C’est la mode du rapide, des premières grandes surfaces, du « plus c’est industriel, mieux c’est ». Un beau jour, l’affineur Marcel Petite se promène dans l’ancien fort militaire de Saint-Antoine, près de Metabief… Ce fort, à l’époque, est abandonné. Construit à la fin du 19e siècle pour protéger la frontière suisse, il n’a pas vécu de grands faits d’armes puisque rapidement, il n’est plus utilisé : « on venait d’inventer les obus torpilles, et les forts de ce type n’y résistent pas », nous explique Alice, qui nous guide à travers le fort. Le bon Marcel Petite a alors une idée : pourquoi ne pas y faire vieillir quelques comtés ? Lorsqu’il expose son plan, il ne récolte pas beaucoup de succès. Et pourtant, aujourd’hui, ce sont plus de cent mille comtés Petite qui dorment, entre 10 et 20 mois, dans les travées du fort militaire, enfoui dans une colline. Ici, on peut développer un affinage lent et à basse température, qui se révèle être excellent pour le fromage. « Si on entassait les cent mille meules de comté, on dépasserait l’Everest », assure Alice.

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Au détour d’une allée, nous rencontrons Claude Querry, qui travaille avec la famille Petite depuis près de 30 ans. Son palais exercé est capable de reconnaître l’origine de chaque meule de comté qu’il goûte. Ces fromages sont faits par les fromagers, qui récoltent le lait quelques kilomètres autour de leur fromagerie. Ils livrent ensuite leurs fromages à l’affineur, qui se charge de les faire vieillir et de les vendre lorsqu’ils ont atteint leur maturité. « Un comté, c’est pas parce qu’il est vieux qu’il est meilleur. Un 6 mois peut apporter autant de plaisir qu’un 18 !  L’essentiel c’est de le cueillir au bon moment », explique Claude. Il sillonne toute la journée les trois kilomètres de rayons où sont joliment rangés tous les fromages. Ici, pas de réseau, pas de bruit. « Pour bosser ici,il faut avoir du caractère. C’est un cocon protecteur mais parfois on est trop isolés ». A Claude, ce fort va comme un gant.

photo-7L’affineur caresse du bout des doigts plusieurs meules avant d’en choisir une. Avec un petit outil qui lui permet de « sonner » le fromage et de prélever une petite carotte dans le comté, il extrait une fine lamelle qu’il nous fait goûter. « Il y a une odeur de crème, de beurre, c’est très brioché », analyse-t-il. Parmi trois ou quatre grandes tendances aromatiques, il parvient à trouver les mots, les évocations, pour que nous pensions : « mais oui, bien sûr, c’est ça ». Avant de ranger la meule, Claude replace le petit bout de fromage et scelle le bouchon. Il trace alors un signe cabalistique que ses collègues reconnaîtront : il donne une indication sur l’état de maturité du fromage qu’il vient de goûter.

J’aime assez l’ambiance monacale qui règne dans ce lieu. Même si l’histoire militaire est courte, on y pense nécessairement : les fromages sont entreposés dans les anciens dortoirs, dans les cuisines… Et j’aime bien croire que tout cela imprègne le fromage d’une certaine façon. Quand nous revenons à la surface, encore une fois, la nuit est tombée. On laisse retourner à leur longue adolescence les milliers de meules graphiques et odorantes avec une certitude : on repensera au secret du fort Saint-Antoine dès que l’on savourera une tranche de comté, c’est certain…

A présent je sais ce que cache les roches du massif du Jura : du comté !

Nous avons eu l’opportunité de vivre ce week-end grâce à un partenariat avec les Montagnes du Jura, que nous remercions chaleureusement. Le choix des sujets évoqués et des illustrations sur le blog reste cependant entièrement nôtre.

4 réponses

  1. Violaine
    | Répondre

    Que de bons souvenirs :)
    Ah la la cette spéléo!!! C’était vraiment top !!! hihih

  2. Julie
    | Répondre

    J’adore votre look ! Tu as pu garder la combi pour nos travaux à venir ?!!

  3. ced noa guides
    | Répondre

    Merci pour ce super article sur le Jura, la speleo et noa guides!!

    Au plaisir de vous recroiser dans nos montagnes pour d’autres découvertes!!
    Canyoning, canoë kayak, VTT, speleo, via ferrata…

    Cedric

  4. […] à cette sortie fortes en émotions. Puis si vous voulez, vous pouvez jeter un coup d’œil à l’article de Sarah aussi sur la […]

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